Le réveil de la Belle au bois dormant
Depuis de nombreuses décennies, cette ferme du 17e siècle se dégradait lentement et chaque hiver faisait craindre que les chutes de neige ne scellent le destin de ce patrimoine rural. Jusqu’au jour où des passionnés de vieilles pierres tombèrent sous le charme de la demeure et lui insufflèrent une nouvelle vie.

L’ancienne ferme, située au cœur du village de Romont, constitue un remarquable exemple de ferme paysanne du 17e siècle. Malgré de longues années d’abandon, elle a conservé de nombreux éléments historiques d’origine, témoignant du soin apporté à sa construction et de la solidité de ses matériaux. Sur la façade nord, la porte charretière – surmontée d’un arc en pierre en anse de panier aplatie et munie d’une porte en bois à deux vantaux – et la porte d’entrée attirent particulièrement l’attention par la qualité du travail de maçonnerie et de menuiserie encore visible. La porte charretière s’ouvre sur le devant-huis, un passage couvert reliant l’habitation aux parties rurales, qui dessert la grange ainsi que l’étable. Plus étroite, la porte d’entrée mène directement à la partie habitable.
Un plan d’habitation classique
Au centre de l’habitat se trouve la cuisine, à l’origine voûtée, dont seul le conduit de fumée est encore conservé. Elle abrite un four à pain historique – dont la voûte extérieure, effondrée au fil du temps, a été soigneusement reconstruite – ainsi qu’un évier en pierre conservé in situ, témoignage des gestes quotidiens d’autrefois.
Au sud de la cuisine se trouve probablement l’ancienne belle chambre, dont le lambris en grande partie détruit a dû être retiré lors des travaux, révélant derrière lui un enduit à la chaux grasse en très bon état, désormais laissé apparent. La pièce abritait à l’origine un poêle en grès alimenté depuis la cuisine ; celui-ci n’ayant pu être conservé en raison de l’effondrement de la cheminée et des décennies d’exposi tion aux intempéries, un banc-poêle moderne relié à un poêle à bois avec plaque de cuisson installé dans la cuisine a pris sa place. Depuis la pièce sud, on accède à une cave voûtée et à une petite pièce latérale, constituant la partie inférieure d’une extension agrandie d’environ 1,5 m vers le sud en 1803, comme l’indique la date inscrite dans l’enduit extérieur et un joint de maçonnerie. Au premier étage de cette extension se trouve l’ancien grenier, dont la porte en bois du 17e siècle et les an ciens casiers à grains – ou enchaîtres – sont encore conservés.
Au nord de la cuisine, une seconde pièce lambrissée en bois a pu conserver entièrement ses boiseries, déposées temporairement pendant les travaux. La date 1766 inscrite sur le linteau de la fenêtre nord indique une transformation ou une reconstruction à cette période. À proximité se trouve l’une des trois cabernattes – sorte de petit coffre-fort mural, destiné à conserver documents et argent, traditionnellement intégré dans la maçonnerie près d’une fenêtre ou d’une porte – encore conservées dans la maison. La présence de cet élément architectural soutient l’hypothèse d’une seconde belle chambre, signe de la prospérité de ses anciens occupants.
Le rez-de-chaussée est complété d’un long couloir orienté nord-sud, séparant la partie habitation d’un espace occidental autrefois continu, probablement une ancienne étable pour petits animaux. Une paroi en bois de cet espace porte une inscription datée de 1711, noircie par la suie, conservée à son emplacement d’origine.
Encadrement en pierre de taille typique du 17e siècle de la porte charretière et de la porte d’entrée (photo : Dominique Plüss).
Le couloir qui traverse, du nord au sud la partie habitation, conserve ses anciennes boiseries (photo : Dominique Plüss).
Le parti pris de conserver les éléments anciens permet une lecture architecturale intéressante (photo : Dominique Plüss).
La grange et le rural
La partie rurale de la ferme est divisée en deux zones orientées nord-sud : la grange, avec son aire de battage ou l’allée fourragère conservant son plancher d’origine, et l’étable. Lors de la transformation, ces deux zones ont été réunies en un grand espace de vie ouvert, tout en restant clairement lisibles dans leur structure d’origine. Le long du mur extérieur ouest de l’ancienne étable, des appuis de poutres en pierre sont conservés, ainsi qu’un encadrement de porte menant à un espace qui, à une époque plus récente, servait de porcherie. La forme de cet encadrement suggère l’existence possible d’une construction encore plus ancienne.
Dendrochronologie et analyses au radiocarbone
Les propriétaires, sur initiative privée, ont réalisé des analyses dendrochronologiques avant et pendant les travaux. La maîtresse d’ouvrage travaille à l’Institut fédéral de recherches WSL, au sein du département de recherche sur les cernes des arbres, et dispose ainsi de l’expertise nécessaire. L’analyse complète n’est toutefois pas encore achevée.
Durant la phase de transformation, de nombreuses pièces de bois sont devenues accessibles, permet tant de prélever des échantillons avec la précieuse collaboration des charpentiers. Les premières analyses confirment différentes phases de construction : certains poteaux de charpente indiquent une année d’abattage en 1609, en cohérence avec la date de 1612 inscrite sur la porte charretière en façade nord. Le remarquable plancher de la grange – ancien sol de battage – démonté puis remis en place à l’identique lors de la restauration, daterait quant à lui d’environ 1844. Une petite pièce lambrissée au sud de l’étable date de la fin du 19e siècle, confirmée par une poutre de plancher abattue en 1861.
Des mesures au radiocarbone effectuées à l’ETH Zurich sur une poutre encastrée verticalement dans le mur du devant-huis pourraient indiquer l’existence d’une construction antérieure datant d’environ cent ans plus tôt, ouvrant ainsi de fascinantes perspectives sur l’histoire du site.
La porte charretière entre le devant-huis et l’allée fourragère a été intégralement conservée (photo : Dominique Plüss).
L’ancien grenier, dont il ne restait que la partie frontale, a été intégré à sa place d’origine (photo : Dominique Plüss).
Intégré dans les anciennes boiseries, l’on reconnait à gauche de la fenêtre la cabernatte, le coffre-fort de la maison (photo : Dominique Plüss).
Entre ancien et moderne : un habitat agréable
Les maîtres d’ouvrage ont visité à de nombreuses reprises la ruine, restée inoccupée pendant des décennies, avant de se décider à l’acquérir. Lors de ces visites, les nombreux éléments de construction conservés et les traces des siècles passés ont laissé une impression bien plus forte que l’état de dégradation. En collaboration avec l’architecte et les artisans impliqués, un concept de restauration a été élaboré sur deux ans, visant à associer l’ancien et le nouveau de telle manière qu’ils forment aujourd’hui un ensemble cohérent au langage architectural clair et assumé.
Comme il y a des siècles, les travaux ont été réalisés principalement par des charpentiers et des maçons. De nouvelles poutres massives en bois et du béton apparent dans leur caractère brut côtoient naturelle ment les murs en pierre naturelle d’origine et les éléments en bois vieux de plusieurs siècles, créant un dialogue sensible entre les époques.
Les technologies les plus modernes viennent compléter cette approche patrimoniale : une ventilation contrôlée avec récupération de chaleur prévient l’humidité et la formation de moisissures, contribuant à la fois à un climat intérieur sain et à la préservation de la structure du bâtiment. Un à très haut rendement, assure confort thermique et économie d’énergie au quotidien. Finalement, les maîtres d’ouvrage ont réalisé une demeure pleine de caractère, individuelle et chaleureuse, dans laquelle ils se sentent véritablement chez eux.
Mesures
Restauration complète de la maison, 2023–2025
Maîtres d’ouvrage : Andreas Kessler und Kerstin Treydte
Architecte : Architegg GmbH, Anton Eggenschwiler, Büsserach
Spécialistes de la construction : Bisser AG, Basel; J. Roth AG Zimmerei Sägerei, Mümliswil; Stich Schreinerei AG, Kleinlützel
Service des monuments historiques : Olivier Burri
Texte : Kerstin Treydte, Andreas Kessler, Toni Eggenschwiler, René Koelliker
Photos : Dominique Plüss
Fachwerk 2026